"Dans cinq minutes, je vous demanderai de changer de table !" Dans la salle, les conversations s’interrompent un instant. Les chaises sont déjà installées. Sept directrices et directeurs de casting sont répartis autour des tables de cet hôtel du centre-ville de La Rochelle. En face d’eux, des comédiennes se succèdent. Elles ont vingt-cinq minutes pour se présenter, parler de leur parcours, de leurs envies et surtout, se faire connaître. Puis elles changent de table. "Vous n’avez pas à regarder vos téléphones portables cinq minutes avant la fin, je vous le dirai", précise l’organisatrice, maîtresse du temps.Cette fois, pas de texte à apprendre ni de scène à jouer… Pendant une heure et demie, cette nouvelle formule des "Cafés de la fiction" est organisée à l’initiative du festival de la fiction de La Rochelle avec l’Adami, une société qui défend les droits des artistes-interprètes, et l’association des directeurs de casting (ARDA). Une sorte de "speed-dating" professionnel… "L’idée, c’est vraiment de proposer une rencontre. Elles ne sont pas là pour passer un casting, elles sont vraiment là pour montrer leur visage, montrer leur intérêt à trouver de nouvelles fictions. Ce sont des comédiennes qui font moins facilement des cachets, donc l'idée c'est de leur permettre de se remettre en selle en rencontrant les bonnes personnes", explique Enora de Varine, responsable de la logistique des événements professionnels du festival.Pour Adèle Esposito, directrice de casting et membre de l'ARDA, le but est aussi très concret : "L’intérêt, c’est de rencontrer des comédiennes qui ont besoin de visibilité, pour essayer que dans les mois qui viennent on puisse les revoir en casting et, si possible, qu’elles aient le rôle. C’est essayer de les mettre en lumière autant que possible, de les rencontrer, de les aider autant qu’on peut." Et les chaises ne restent pas longtemps inoccupées.À partir de 50 ans, on est la femme de, la mère de, la grand-mère de...Rosa Cadima, actriceà franceinfo CultureUne comédienne raconte son parcours. Une autre parle de théâtre. Une troisième de son prochain projet. Certaines jouent depuis des années, d’autres cherchent à relancer leur carrière à l'image. Elles ont des univers très différents, mais un point commun : elles ont toutes franchi la quarantaine. "Je fais partie de ces comédiennes de plus de 40 ans qui cherchent à jouer", raconte Karine Van Nieuwenhove. "Il y a beaucoup plus de rôles pour les jeunes de 20 ans que pour les plus de 40 ans, voire plus de 50 ans." Pour elle, l’intérêt de cette rencontre est très clair : rencontrer des directeurs de casting qu’elle ne connaissait pas encore. "Maintenant je peux envoyer des messages, des mails à ces personnes qui savent qui je suis," nous explique-t-elle.Rosa Cadima, comédienne qui a joué dans plusieurs séries télévisées, parle elle aussi d’un phénomène qu’elle ressent depuis plusieurs années. "On connaît le tunnel de la femme de 50 ans. Mais en fait ça commence même un petit peu avant. À partir de 50 ou 60 ans, explique-t-elle, on est la femme de... la mère de..., la grand-mère de...". Les rôles existent, mais les femmes sont beaucoup plus rarement au centre de l’histoire, avec "un vrai enjeu". Elle le constate aussi comme spectatrice : "Même à la télé, je le vois bien." Une autre participante, qui vient tout juste d’avoir 40 ans, dit avoir senti très concrètement cette bascule : "Clairement, entre 35 ans et là, il y a une différence."Après 40 ans, la courbe décrocheLes chiffres publiés par l’Adami en septembre 2025 donnent une mesure à cette impression. Selon cette étude consacrée aux fictions diffusées en 2024 sur les chaînes de la TNT, les femmes représentent seulement 40 % de l’ensemble des rôles, contre 60 % pour les hommes. Elles étaient 42 % en 2022. Mais c’est surtout l’âge qui fait apparaître le déséquilibre : 53 % des rôles féminins sont tenus par des femmes de moins de 40 ans. Chez les hommes, c’est exactement l’inverse : 60 % des rôles masculins sont interprétés par des hommes de plus de 40 ans. Et au passage de la quarantaine, la rupture est particulièrement nette : la part des rôles féminins baisse de 17 points, contre seulement 5 points pour les hommes. Dans la salle, ces chiffres trouvent immédiatement un écho."Moi je l’avais vu, parce que je suis le tunnel fameux des 50 ans depuis longtemps", explique Valérie Xaé, directrice de casting et membre de l’ARDA. "J’étais un peu surprise d’apprendre que maintenant le problème de représentation s’était déplacé et était avancé à 40." Et les autres professionnels du casting présents ne contestent pas le constat : "On distribue plus effectivement des personnages jusqu'à 35 ans", observe le directeur de casting Christophe Moulin. "Comme si effectivement la vie s’arrêtait après 35 ans." Une table ronde entre directeur de casting et actrices au Festival de la fiction de La Rochelle. (CARINE AZZOPARDI/FRANCEINFO CULTURE) Adèle Esposito parle, elle aussi, d’un manque évident de rôles pour les femmes de plus de 40 ou de 50 ans. Alors, pourquoi les femmes disparaîssent-elles des écrans ? La réponse n’est pas simple, et les professionnels présents refusent de désigner un seul responsable. Pour Valérie Xaé, le problème ne se situe d’ailleurs pas uniquement au moment du casting : "C’est un problème de scénario, d’écriture de scénario, de prise de décision, de visibilité." Elle raconte ainsi avoir proposé un jour qu’un personnage d’avocat puisse être une femme. Réponse du réalisateur : "Ah oui, je n'y avais pas pensé."La représentation se joue donc ainsi parfois très en amont, dans les personnages que l'on écrit, l'âge qu'on leur donne, et surtout, dans les histoires que l'on considère comme intéressantes lorsqu’il s’agit de femmes de 40, 50 ou 60 ans… Pendant longtemps, explique une professionnelle, les scénarios ont été écrits majoritairement par des hommes à partir de ce qu’ils connaissaient. À l’Adami, Mathilde Carmet, directrice de l’accompagnement des artistes, parle d’un angle mort dans les représentations : "On a le sentiment qu’entre la grand-mère et soit la jeune fille en fleurs, soit la mère de famille, il n’y a rien", constate-t-elle. "Et c’est quand même intéressant de se dire qu’il y a énormément d’histoires qui n’ont pas encore été racontées sur ces femmes-là et qui seraient peut-être à écrire." Selon elle, le problème est particulièrement visible entre la fin de la trentaine et la cinquantaine. "Elles ont l’impression que les rôles sont figés jusqu’à 38 ans. Une femme ne peut pas avoir 40 ans, 42 ans, 43 ans, 50 ans dans une série. C’est soit elle a 38 ans, et elle est toujours en âge de procréer, soit elle est ménopausée, ensuite elle devient une grand-mère, et c’est fini pour elle."Or ces femmes représentent une part considérable de la population. Pour l’Adami, les écrans devraient davantage refléter cette réalité. Certaines productions étrangères, comme les séries Happy Valley ou After the Party, qui ont placé au centre de leurs histoires des femmes de plus de 50 ans, montrent d'ailleurs que d’autres représentations sont possibles.Quand le rôle existe, mais qu’on rajeunit la comédienneIl y a aussi une autre difficulté : l’âge du personnage n’est pas toujours celui de l’actrice qui l’incarne. "Parfois le rôle est écrit pour une femme de plus de 40 ans, puis au final on caste une femme de moins de 35 ans", reconnaît une directrice de casting. Une comédienne évoque les polémiques suscitées par certains films dans lesquels des actrices nettement plus jeunes ont incarné des femmes de plusieurs décennies de plus. Et puis il y a les couples à l’écran : les hommes peuvent vieillir sans que leur partenaire féminine ne vieillisse avec eux. "Quand un homme a 50 ans, sa femme a parfois 25 ou 30 ans", résume une directrice de casting, reconnaissant qu’il s’agit d’une caricature mais qu’elle correspond encore à une réalité fréquente.Les directeurs de casting rappellent qu’à leur décharge, ils travaillent dans le cadre de demandes qui leur sont faites. "Malheureusement, tout ne dépend pas de nous", explique Valérie Xaé. "Quand il est écrit 30 ans ou 25 ans, je ne vais pas distribuer une femme de 40 ans." Producteurs et diffuseurs interviennent également dans les choix, notamment pour les rôles principaux. Une comédienne qui travaille aussi comme scénariste raconte que les demandes peuvent varier selon les publics recherchés : des personnages plus jeunes pour rajeunir l’audience, ou des personnages correspondant davantage à une audience familiale plus âgée.Une autre professionnelle évoque le poids des attentes marketing et de la fameuse cible féminine de moins de 50 ans, particulièrement étudiée par les diffuseurs. Entre les deux, explique une comédienne présente à La Rochelle, il existe un "ventre mou". "Les rôles importants pour des femmes, on y arrive", nuance-t-elle. "Il y a quand même des projets qui se font." Mais sur les plateformes, estime-t-elle, la situation reste particulièrement compliquée. Le paradoxe, selon elle, est de vouloir séduire les femmes d’aujourd’hui tout en leur montrant à l’écran des femmes plus jeunes qu’elles.J’ai décidé de m’écrire des rôles qui correspondent à mon âgeKarine Van Nieuwenhove, actrice et scénaristeà franceinfo CultureAlors, en attendant que les scénarios changent, certaines comédiennes prennent les choses en main. L’une d’elles écrit désormais elle-même des rôles correspondant à son âge. Karine Van Nieuwenhove prépare un long métrage dans lequel elle s’est créé son propre personnage, une femme de 50-55 ans. "De toute façon, les rôles de femmes de 50, 55 ans, on va mettre des comédiennes de 30 ans", affirme-t-elle. "Donc j’ai décidé de m’écrire des rôles qui correspondent à mon âge."D’autres multiplient les activités : théâtre, doublage, écriture, réalisation, stand-up. Non pas nécessairement par choix, mais parce qu’il faut bien continuer à travailler et à rester visible. Une comédienne explique autour de la table qu'elle fait du théâtre, écrit, joue et développe ses propres projets. Une autre cumule image, doublage et scène. Une troisième, scénariste en plus d’être actrice, écrit également ses propres histoires. L'actrice Robyn Malcom dans "After The Party". (ARTE) Une autre participante raconte aussi son expérience de comédienne franco-mexicaine. Elle explique avoir parfois été enfermée dans les attentes liées à ses origines, jusqu’à ne plus se présenter comme mexicaine pour multiplier les possibilités de casting. "Il n’y a pas de rôle 'Amérique latine' en France", plaisante-t-elle. "Ou alors une fois tous les vingt-cinq ans."Dans la salle, les conversations débordent donc largement de la seule question de l’âge. On parle d’origines, de sexualité, de maternité, de diversité, de violences sexistes et sexuelles, de théâtre et de cinéma. Mais toutes reviennent, à un moment ou à un autre, à la même difficulté : continuer à être considérées comme des actrices à part entière lorsque les années passent. "La plus grande difficulté, c’est de participer à des castings", résume une participante.Se rendre visibles, autrementCe "Café de la fiction" n’est pas une promesse de rôle, car personne ne sortira de la salle avec un contrat en poche, mais les comédiennes espèrent bien partir avec trois, quatre voire sept nouveaux contacts... Pour les directeurs de casting, la rencontre permet aussi de découvrir des comédiennes qu’ils ne connaissent pas encore. Valérie Xaé explique être venue "pour participer justement à cette réflexion" et parce qu’elle est "très attachée à proposer des castings les plus inclusifs possible".L’association Adami a également lancé cette année "London Calling", une opération destinée à permettre à une dizaine de comédiennes de plus de 40 ans de rencontrer des directeurs et directrices de casting britanniques. Ce nouveau "Café de la fiction" de La Rochelle poursuit la même logique, mais en France. "Il faut vraiment changer cette représentation", explique Mathilde Carmet. "Il faudrait que ce qu’on voit à la télévision, sur les écrans, reflète plus la réalité." Pour les comédiennes, cette heure et demie aura au moins permis quelque chose de précieux dans un métier où le réseau compte énormément : être vues et, surtout, être identifiées. À la fin de la session, les tables sont abandonnées. Les comédiennes se regroupent pour une photo. Elles se serrent, cherchent leur place, et enfin regardent l’objectif avec un cri du cœur : "Tous ensemble !" pour faire évoluer les représentations dans la fiction française.