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Journées du patrimoine: connaissez-vous (vraiment) l’origine des mots «monument»…et «matrimoine» ?
D’un côté, cette définition : « bâtiment à louer souvent. » De l’autre, sans oublier qu’un infinitif peut dissimuler un substantif, cet énoncé : « avoir de la famille. » Après rapide cogitation pour interpréter pareilles définitions d’auteurs de mots croisés, d’une part peut venir à l’esprit ce mot imposant, « monument », celui qu’on admire, qu’on « loue », et d’autre part on pensera volontiers au « patrimoine », à l’origine un « avoir », celui de la famille. Puis plus tard celui de la nation, et enfin, via l’Unesco, un « patrimoine mondial », Deux mots, « patrimoine » et « monument », dont les fondations étymologiques sont donc à sonder. » LIRE AUSSI - Les émissaires d’un président, d’un lac, ou d’un santorini Ces bâtiments sous terre qu’on porte aux nues « Monument. s. m. Ce mot pour dire tombeau est poétique, ou de la prose, sublime. » Telle est la toute première définition, en 1680, de ce « monument » qui n’est en l’occurrence élevé que pour éviter d’oublier la personne défunte qu’il abrite, sous terre. Et si l’on doutait de cette réalité crue, la citation qui conclut l’article du Dictionnaire universel de Richelet est explicite : « Nous devons servir de pâture aux vers du monument. Mai. Poës. », L’auteur en est François Maynard disciple de Malherbe, abrégé ici en l’énigmatique Mai. Un tel article incite assurément à retrouver en amont la source même du « monument » qui fut d’abord funéraire. De fait, la souche originelle remonte à plus de six mille ans, avec la racine indo-européenne « men » signifiant « penser », que l’on retrouve dans le verbe latin « monere », signifiant « faire penser, se souvenir ». À ce verbe était rattaché le « monumentum », de vocation précise : rappeler, perpétuer le souvenir, celui d’une personne défunte. C’est avec ce sens qu’était attesté dès 980 le mot français. En 1225, l’on peut ainsi lire chez Gui de Cambrai dans Barleam et Josaphat, que « L’on a enfoui [un mort] à grand honour ; Li [le] cor[p]s fut mis el [en le] monument. » Au Grand Siècle, un monument n’est cependant déjà plus seulement un tombeau, il représente aussi, précise Furetière en 1690, le « témoignage qui nous reste de quelque grande puissance ou grandeur des siècles passés ». Et d’évoquer alors « les Pyramides d’Égypte, le Colisée », représentant « de beaux monuments de la grandeur des Rois d’Égypte, de la République Romaine ». Enfin, en 1694, après avoir défini un monument comme la « marque publique qu’on laisse à la postérité pour conserver la mémoire de quelque personne illustre, ou de quelque action célèbre », c’est à l’Académie de signaler qu’on le dit aussi « des ouvrages célèbres des grands autheurs ». D’où une locution les concernant : « On dit que Ce sont des monuments plus durables que le marbre. » De quoi encourager toutes les personnes se consacrant à la littérature ! Avec quelque recul, on ne peut cependant s’empêcher de sourire en rencontrant le mot « monument » longtemps synonyme de « Tombeau ». Ainsi, en est-il de l’exemple ambigu donné par Furetière en toute fin de son article : « Tous les anciens conquérants sont dans le monument », c’est-à-dire dans le tombeau… Certes aussi dans le souvenir. Quant à Tristan l’Hermite, lorsque dans La Mort de Chrispe, tragédie présentée en 1645, Fauste, épouse de l’empereur Constantin, se suicide en se jetant dans une cuve d’eau bouillante, sans doute ne souhaitait-il pas nous faire sourire en laissant dire à l’empereur romain, à chaud : « Il faut qu’on la retire, et que […] on la fasse sans bruit porter au monument. » Chaud et froid garanti ! » LIRE AUSSI - Des guerres hybrides, du maïs et des automobiles Du « monument historique » et du « matrimoine » Par la circulaire du 10 mai 1810 chargeant les préfets de dresser l’inventaire des anciens monuments était créée la Commission nationale des monuments historiques ; le 17 mai 1834, Prosper Mérimée était alors nommé Inspecteur général des Monuments historiques, et la première liste précise recensant lesdits monuments fut publiée en 1840. Tout au long des XIXe et XXe siècles, ils prirent de l’importance, tantôt dits « inscrits », en fonction de leur intérêt à l’échelle régionale, tantôt « classés » en raison de leur intérêt national leur garantissant alors le plus haut niveau de protection, Enfin, en 1984 naissait l’annuelle « Journée portes ouvertes dans les monuments historiques » et prenaient ainsi corps les « Journées nationales du patrimoine ». L’origine du mot « patrimoine » peut paraître simple, relevant du latin « patrimonium », l’héritage du père, avant d’être attesté en français en 1160. Ce que l’on sait moins c’est qu’à la même date, dans un manuscrit du poète anglo-normand Wace, se rencontre le « matremoigne » qui serait oublié, le « patrimoine » s’imposant, même si le « matrimoine » resurgissait en 1968 pour désigner tout ce qui dans le mariage relève normalement de l’épouse. Hélas pour ce mot, en 1966, Hervé Bazin publiait Le Matrimoine, qui réduisait sa responsabilité à la gestion quotidienne de la maisonnée. Un « monument » parfois malmené Être propriétaire d’un « monument historique » peut sembler représenter une chance exceptionnelle, mais d’aucuns rappelleront que les contraintes restent pesantes. Cité dans Le Grand Robert, au tome IX d’À la Recherche du temps perdu, Marcel Proust en illustre la réalité dans une remarque que lui fait Saint-Loup : « Je lui dis combien je trouvais la demeure belle – Oui, ça fait assez monument historique. Moi je trouve ça assommant. » C’est dit. Par une extension de sens quelque peu déplaisante, le « monument », de par son aspect imposant ou massif, a suscité des métaphores dont l’être humain se serait bien passé. On se souvient de la célèbre tirade de Cyrano de Bergerac, Cyrano, répondant au Vicomte de Valvert, à propos de la taille de son nez : « Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme ! On pouvait dire… En variant le ton, – par exemple, tenez : […] Lyrique : Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? Naïf : Ce monument, quand le visite-t-on ? » Et dans ce sillage, voilà Flaubert qui dans une correspondance de 1841 se livre à une auto-critique apparemment sincère : « Quant à moi, écrit-il, je deviens monumental ; je suis bœuf, sphinx, butor, éléphant, baleine, tout ce qu’il y a de plus énorme, de plus empâté et de plus lourd au moral comme au physique. Si j’avais des souliers avec des cordons, je serais incapable de les nouer. » Sans complaisance ! Ainsi, l’adjectif « monumental », n’est pas sans se prêter parfois à nous faire sourire. Que dire par exemple de cet extrait d’une lettre de Prosper Mérimée, datée de 1857 et qu’il adresse à son amie la Comtesse Boigne, propriétaire du château de Chatenay, décrivant une scène cocasse : « Le maître de la maison circulait et vous engageait […] à aller voir […] un mur qu’il a bâti monumentalement avec des bouteilles d’eau de Vichy » ! Que l’on se rassure, bien qu’Inspecteur général des monuments historiques, Mérimée ne l’a pas classé ! On peut certes apprécier différemment les « monuments historiques », mais avec un maître de la langue française, Prosper Mérimée, et un talent de notre histoire, Jules Michelet, on pourra tous être en accord avec ce propos que tient l’historien en 1831 dans son Histoire romaine : « La langue d’un peuple est le monument le plus important de son histoire. » Et puisqu’on a ouvert le feu avec nos amis verbicrucistes, concluons avec une dernière définition-devinette du « monument » : « Témoin massif de notre histoire ». Massif n’excluant pas la finesse.
Source
Le Figaro
· Jean Pruvost