Ursula von der Leyen a donc prononcé le 16 septembre son septième discours sur l’état de l’Union, censé définir les priorités de la Commission européenne pour l’année à venir. Comme d’habitude, ce qu’elle n’a pas évoqué compte au moins autant que les sujets qu’elle a traités. Et ces manques concernent la plupart des défis européens majeurs. La fuite en avant dans la dérégulation La présidente de la Commission a longuement décrit les difficultés économiques et sociales majeures qui résultent pour les Européens de la conjonction du réchauffement climatique, avec l’été apocalyptique que nous avons traversé, et de la guerre inconsidérée lancée par les Etats-Unis contre l’Iran. A quoi s’ajoutent les effets négatifs croissants de notre dépendance totale à l’égard des Big Tech américains. Mais comme d’habitude, la recette principale qu’Ursula von der Leyen a proposée pour faire face à ces défis a consisté à poursuivre la fuite en avant dans la dérégulation avec les fameux 12 textes « omnibus » [projets législatifs qui regroupent la modification ou la révision de plusieurs lois ou règlements existants] qui, grâce à l’alliance du PPE [Parti populaire européen, formation conservatrice majoritaire dont est issue la présidente de la Commission] et des groupes d’extrême droite du Parlement européen, sont en train de détruire tous les acquis des dernières décennies en matière de régulation sociale et environnementale. Cette dérégulation menace la santé et dégrade les conditions de travail et de vie des Européens mais n’aura évidemment aucun effet positif sur l’innovation. Deux ans après le rapport Draghi, Ursula von der Leyen n’a toujours aucune proposition à faire en revanche pour accroître sensiblement les moyens financiers à mettre en œuvre en commun à l’échelle européenne. Des moyens qui, eux seuls, pourraient permettre de rattraper notre retard technologique tout en accélérant la transition écologique et en renforçant notre défense. En l’absence de ce « nerf de la guerre », les grandes tirades qu’elle répète invariablement, année après année, sur l’autonomie stratégique de l’Europe restent dépourvues de tout contenu réel, même si elle réussit toujours à trouver de nouveaux noms clinquants et de nouveaux acronymes pour habiller cette vacuité. Rien à dire sur la guerre contre l’Iran Depuis 2019, Ursula von der Leyen se vante d’être à la tête d’une « Commission géopolitique » et ne cesse de se pousser du col sur la scène internationale, bien que les traités ne lui reconnaissent aucune compétence en la matière. Dans son discours, elle n’a pas consacré cependant un mot à la guerre illégale lancée par Donald Trump contre l’Iran, malgré ses conséquences catastrophiques pour les Européens et pour l’ordre international fondé sur les règles. Elle n’a pas avancé non plus la moindre proposition pour sortir l’Europe du néant diplomatique où elle est plongée depuis trois ans et aider à ramener enfin la paix et la stabilité dans cette région, immédiatement voisine de nos frontières et essentielle pour nos approvisionnements énergétiques et notre commerce extérieur. Elle a bien évoqué d’une phrase la situation en Israël et en Palestine occupée. Mais ce n’était pas là non plus pour proposer la moindre initiative nouvelle face à la profonde dégradation de la situation des Palestiniens sur le terrain. Il s’agissait juste pour elle de se dédouaner et de renvoyer aux Etats membres toute la responsabilité de l’inaction de l’Union européenne. Une inaction qui nous rend objectivement complices des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis par le gouvernement israélien d’extrême droite et nous déconsidère sur la scène internationale. Mark Carney, l’anti-Ursula von der Leyen Ursula von der Leyen avait demandé à Mark Carney, le Premier ministre canadien, d’assister à son discours avant que lui-même prenne la parole devant le Parlement européen. Ce choix était judicieux : Mark Carney incarne en effet à la fois la fermeté face à Donald Trump, avec le refus de se plier à ses diktats commerciaux, et la volonté de construire face à lui une « alliance des puissances moyennes » pour préserver et reconstruire un ordre international fondé sur le droit. En gros, Mark Carney présentait l’avantage pour Ursula von der Leyen d’incarner le contraire de ce qu’elle-même personnalise après la pantalonnade de l’accord de Turnberry à l’été 2025 où, sous sa houlette, les Européens avaient cédé à toutes les exigences de Donald Trump. Sans en avoir discuté avec personne, la présidente de la Commission a proposé à Mark Carney que le Canada devienne « membre associé » de l’Union, un statut qui n’existe pas et dont personne ne sait à ce stade ce qu’il pourrait bien recouvrir. Que l’UE se rapproche du Canada et d’autres pays développés bien sûr, mais l’enjeu géopolitique central pour une Europe confrontée à la fois à l’hostilité des Etats-Unis d’une part et de l’axe Poutine-Xi Jinping d’autre part, c’est surtout de se tourner vers le Sud, et notamment vers nos voisins du sud de la Méditerranée, pour y trouver de nouveaux alliés afin de desserrer l’étau qui menace de nous écraser et reconstruire un ordre international fondé sur les règles. L’Europe n’a rien à dire aux pays du Sud Or Ursula von der Leyen n’a une fois de plus trouvé aucun mot pour s’adresser à l’Afrique dans son discours. Et il n’a été question des pays du Sud que sous deux angles, toujours les mêmes : l’immigration et les moyens d’empêcher les migrants d’arriver en Europe d’une part, et les accords de libre-échange d’autre part. Ces accords sont invariablement présentés par la présidente de la Commission comme la panacée universelle, malgré les dégâts économiques et sociaux, et par la suite politiques, que cette fixette libre-échangiste a engendrés en Europe depuis quarante ans. Elle n’a pas eu un mot en revanche au sujet de l’aide au développement, alors que l’Europe aurait pu et dû se substituer, au moins en partie, à l’Usaid [l’Agence américaine pour le Développement international] après la réduction drastique des budgets américains sous Donald Trump. Elle n’a pas eu un mot non plus sur le financement de l’action climatique dans les pays du Sud et la contribution européenne, alors que l’augmentation de celle-ci sera décisive si on veut pouvoir sauver l’accord de Paris malgré le sabotage américain. Et cela au moment où nous sommes pourtant en train de négocier le budget européen pour les sept prochaines années. Bref, comme à son habitude, Ursula von der Leyen a brassé beaucoup de vent au cours de son discours sur l’état de l’Union sans apporter de réponse aux principaux défis stratégiques dont dépend l’avenir de l’Europe. BIO EXPRESSMounir Satouri est député européen écologiste, président de la sous-commission Droits de l’Homme au Parlement européen