En dévoilant les grandes lignes de son budget 2027 dévoilé jeudi 17 septembre, Sébastien Lecornu a convoqué une référence historique précise. Celle du plan de stabilisation du premier ministre Georges Pompidou, présenté en 1963. Interrogé sur le niveau d’ambition de sa copie, qui prévoit un effort de 54 milliards d’euros face à un déficit qui menace de dériver à 6,5 % du PIB, le premier ministre écarte d’abord une première comparaison, le plan Pinay-Rueff de 1958, pour lui préférer cette autre.
« Mon modèle d’inspiration, intellectuel et politique, est davantage le plan Pompidou de 1963 », confie-t-il au Figaro. Comme le premier ministre d’alors, il estime devoir faire face à une augmentation massive des crédits militaires en comprimant, selon la formule qu’il attribue à son prédécesseur, « la dépense publique civile ordinaire ».
Un plan né dans l’urgence sociale et monétaire
Pour comprendre ce que recouvre vraiment cette référence pompidolienne, il faut revenir au contexte du début des années 1960. La France du général de Gaulle connaît alors une croissance forte, portée par les Trente Glorieuses, mais cette prospérité s’accompagne d’une inflation qui s’emballe dangereusement.
Le printemps 1963 est marqué par de grandes grèves, notamment celle des mineurs, qui obtiennent des hausses de salaires significatives et alimentent, par contagion, des revendications dans l’ensemble de l’économie. Les prix suivent, la surchauffe s’installe, et le franc, tout juste stabilisé par la réforme monétaire de 1958 qui avait mis fin à des décennies de dévaluations à répétition, se retrouve menacé.
Le général de Gaulle, qui a fait de la stabilité du franc un marqueur de souveraineté nationale, exige alors une réponse énergique. C’est dans ce climat de tension que le gouvernement adopte, en conseil des ministres le 12 septembre 1963, un plan de stabilisation économique et financière, porté conjointement par le premier ministre Georges Pompidou et son jeune ministre des finances, Valéry Giscard d’Estaing, alors âgé de 37 ans.
Des mesures de rigueur assumées
Le gouvernement décrète un blocage des prix à la production comme à la consommation, destiné à casser mécaniquement la spirale de l’inflation – une approche économique rendue obsolète par un marché unique européen dans lequel l’État ne fixe plus les prix ni les taux d’intérêt. Le plan encadre aussi strictement l’octroi de crédits bancaires afin de freiner une création monétaire jugée trop abondante. Sur le plan budgétaire, l’État réduit ses propres dépenses et étale dans le temps une partie des investissements publics programmés.
Un an après, en septembre 1964, Georges Pompidou dresse lui-même le bilan de son plan lors d’une conférence de presse retransmise en direct sur l’ORTF, comme le révèlent les archives du Monde. Les chiffres qu’il avance sont très positifs : la hausse des prix, qui atteignait plus de 5 % sur les douze mois ayant précédé le plan, retombe à environ 1,3 % sur la période suivante.
Le commerce extérieur se redresse, les réserves de change progressent de 11 % en un an, et la création monétaire ralentit fortement. Contrairement aux craintes d’un coup d’arrêt brutal à la croissance, l’activité repart, avec une production industrielle en hausse de 9,8 % et 200 000 emplois créés en douze mois, tandis que le déficit budgétaire est quasiment résorbé.
Ce bilan ne dit cependant pas tout du prix social payé pour l’obtenir. Le blocage des salaires nourrit une insatisfaction croissante, et les manifestations ouvrières et paysannes se multiplient, installant un climat de rigueur qui pèsera sur la popularité du pouvoir gaulliste jusqu’aux élections législatives de 1967, remportées de justesse.
Un détail du budget 1965, présenté à cette occasion, nuance d’ailleurs la lecture qu’en fait aujourd’hui Sébastien Lecornu. Cette année-là, le budget militaire n’augmente que de 5 %, sa plus faible part du budget général depuis 1926, quand les dépenses civiles d’investissement, elles, progressent de près de 10 %.
Ce que le budget 2027 emprunte à ce précédent
Chez Pompidou, comprimer « la dépense civile ordinaire » ne signifiait pas la sacrifier au profit du militaire, mais à redistribuer l’effort entre dépenses de fonctionnement et investissements jugés productifs, comme l’éducation nationale, alors portée à 17 % du budget. Ici Sébastien Lecornu entend protéger les crédits de la défense, en hausse de 6,4 milliards d’euros l’an prochain, tout en gelant le budget de l’État hors dette et armées et en demandant un effort aux collectivités locales, à la Sécurité sociale ou encore à l’audiovisuel public.
En citant 1963, le premier ministre ne reprend pas les outils du plan Pompidou, mais l’arbitrage qui le sous-tendait : épargner la dépense militaire pour mieux comprimer la dépense civile. Dans l’entretien au Figaro, le premier ministre rappelle que sans les 30 milliards d’euros de hausse du budget des Armées depuis 2017, le déficit serait aujourd’hui à 4 % du PIB. Pour 2027, il vise 4,8 % hors nouvel effort militaire, et 5 % une fois cet effort intégré, l’objectif pour 2026 restant de contenir la dérive sous 5,5 %.
Enfin, reste une différence de taille, assumée par Sébastien Lecornu lui-même… Georges Pompidou gouvernait avec une majorité parlementaire claire, tandis que l’actuel premier ministre doit composer avec une assemblée fragmentée en trois blocs, sans majorité absolue. Il promet de faire adopter son budget sans recourir à l’article 49.3 de la Constitution ni aux ordonnances, à condition qu’il n’y ait pas d’obstruction parlementaire. Un pari nettement plus incertain qu’en 1963.
Général
Budget 2027 : ce que Sébastien Lecornu emprunte vraiment au « plan Pompidou » de 1963
Source
La Croix
· Margaux Acosta