Auchan et Nestlé ont perdu le contrôle de leurs activités en Russie. Par un décret publié jeudi 17 septembre, le président russe, Vladimir Poutine, a placé plusieurs actifs des deux entreprises française et suisse sous "administration temporaire" et a confié leur gestion à une société russe.Le Kremlin, qui évoque une démonstration de force et ne cache pas la dimension politique de cette décision, invoque le soutien à l'Ukraine des deux pays, qualifiés par Moscou d'"inamicaux". Une annonce aussitôt dénoncée par la France, qui a appelé vendredi la Russie "à revenir" sur sa décision.Derrière l'expression d'"administration temporaire", les conséquences peuvent être durables. Depuis 2023, Moscou a déjà utilisé ce mécanisme contre plusieurs groupes occidentaux, notamment Danone et Carlsberg, avant que leurs activités ne passent sous contrôle russe. La nouvelle décision du Kremlin fait donc craindre le même scénario pour les entreprises visées cette semaine.Que contient le décret ?Le décret signé jeudi par Vladimir Poutine place sous "administration temporaire" plusieurs actifs liés à Auchan, Nestlé, ainsi que Lemana Pro, l'ancienne filiale russe de Leroy Merlin. Techniquement, ce texte transfert leur gestion à une même société russe appelée L.E.V. Management. Cette entreprise est dirigée par Andreï Kraiouchkine, un général du ministère russe de l'Intérieur, selon le média d'investigation Novaïa Gazeta.Concrètement, les groupes concernés perdent le contrôle de la gestion de leurs actifs, sans en être formellement expropriés à ce stade. Selon des juristes russes au quotidien économique Kommersant, cités par Euronews, cette "administration temporaire" ne constitue pas juridiquement un changement de propriétaire des actifs, même si leur gestion passe entre les mains d'un administrateur désigné par les autorités russes. À lire aussi Face aux attaques "hybrides" russes, Emmanuel Macron promet un plan pour les "infrastructures critiques" Ce mécanisme avait été créé par Vladimir Poutine en avril 2023 pour répondre aux mesures prises contre des actifs russes à l'étranger, et qui permet de prendre temporairement le contrôle de certains actifs liés à des pays considérés comme "inamicaux".Deux entreprises française et danoise, Danone et Carlsberg, en avaient fait les frais dès le mois de juillet 2023. D'abord placées sous administration temporaire, les deux groupes avaient perdu le contrôle de leurs filiales avant de finir par céder leurs activités russes. "Historiquement, cette pratique a souvent été le prélude à une vente forcée ou à une expropriation", relèvent des analystes du cabinet Jefferies, cités par l'AFP.Comment Moscou justifie cette décision ?Le Kremlin présente ouvertement cette prise de contrôle comme une mesure de représailles contre les pays occidentaux qui soutiennent l'Ukraine. Vendredi, le chef de la diplomatie russe, Dmitri Peskov, a justifié le choix des entreprises visées par leur appartenance à des pays considérés comme "inamicaux" par Moscou. Il affirme que ces Etats sont "impliqués dans des actions militaires contre notre pays" et "ont pris part aux frappes menées par le régime de Kiev contre nos infrastructures civiles et économique". Le vice-président du Conseil de sécurité russe, Dmitri Medvedev, s'est montré encore plus explicite samedi. "Ils mènent une guerre directe contre la Russie en fournissant à notre ennemi tout ce qu'ils peuvent", y compris des missiles, mais disent "de ne pas toucher Nestlé, Auchan etc., ce qui leur apportait d'importants revenus", a-t-il dénoncé. Pourquoi ces entreprises sont-elles restées en Russie ?Depuis le début de l'invasion de l'Ukraine en février 2022 et les premières sanctions économiques décrétées par les Occidentaux, de nombreuses multinationales ont quitté la Russie, d'autres y ont suspendu leurs activités. Certaines ont vu leurs actifs saisis puis transférés à des sociétés russes. Mais certaines marques sont restées implantées. Le distributeur français Auchan, présent en Russie sous le nom "Achan" depuis 2002, avait justifié ce choix par la nécessité de continuer à fournir des produits de première nécessité à la population et de préserver les emplois de ses salariés. Une décision qui lui a valu de nombreuses critiques, notamment de la part des autorités ukrainiennes, qui lui ont reproché de participer à l'effort de guerre russe. Selon son site russe, Auchan dispose de 241 magasins en Russie, dont plus de 62 hypermarchés, pour un total de plus de 33 000 employés. En 2019, le magazine Forbes l'avait désignée comme "la plus grande" entreprise étrangère travaillant sur le territoire russe.De son côté, Nestlé a "considérablement réduit ses activités" en Russie depuis 2022, "en suspendant l'immense majorité de ses ventes, des importations et exportations non essentielles, de la publicité et des investissements en capital", explique à l'AFP Jean-Philippe Bertschy, analyste chez Vontobel. Mais le groupe possède toujours six usines et emploie environ 7 000 personnes en Russie, où il commercialise notamment des aliments pour bébés, du café et de la nourriture pour animaux. Des analystes du cabinet Jefferies, cités par l'AFP, estiment le chiffre d'affaires de Nestlé en Russie à "environ 2%", mais considèrent que l'impact financier reste "limité", évoquant en cas de cession forcée une possible dépréciation d'actifs pouvant atteindre "environ 1 milliard de francs suisses" (1,05 milliard d'euros).Le cas de Lemana Pro est différent. Rebaptisée en 2024, cette enseigne est l'héritière des activités russes de Leroy Merlin, mais elle n'appartient plus au groupe français Adeo depuis sa cession, fin 2023, à une société basée à Dubaï.Comment ont réagi la France et les entreprises concernées ?La décision a immédiatement fait réagir Paris. Dans un communiqué commun publié vendredi, les ministères des Affaires étrangères et de l'Economie ont dénoncé la mise "sous administration provisoire sans justification" des filiales russes de Nestlé et Auchan. "Nous appelons les autorités russes à revenir sur cette décision", ont-ils ajouté, précisant être "en contact étroit avec les entreprises concernées". Du côté suisse, le Secrétariat d'Etat à l'économie (SECO) s'est dit "préoccupé par la mise sous administration forcée des activités de Nestlé en Russie", assurant dans un communiqué travailler en étroite collaboration avec l'entreprise. "L'objectif (...) est de permettre à Nestlé de faire valoir sa position auprès des autorités russes et d’œuvrer en faveur de la levée de cette mise sous administration forcée", a ajouté le SECO.De leur côté, les groupes visés se sont montrés plus prudents. Dans un bref communiqué, Nestlé a dit "prendre note du décret présidentiel russe" concernant ses actifs dans le pays et a assuré qu'il était est en train "d'évaluer la situation et les options" à sa disposition. Auchan Russie a pour sa part réclamé des "clarifications" aux autorités russes, selon une déclaration citée par les agences de presse TASS et Ria Novosti.